De l’équité, sans parler d’égalité, ou Celui-qui-s’est-fait-tout-seul

18 janvier 2018

 [Mise à jour janvier 2021]

Si quiconque dans sa vie pouvait bénéficier d’autant de soutien, de mentorat, de courtes échelles, cooptations, sans même compter les appuis financiers, que ceux dont les individus avec un parcours de l’ordre de celui de Macron sont l’objet, la société en serait clairement transformée. Car d’autres personnes émergeraient à tous les niveaux. Mais c’est précisément ce que les privilégiés veulent éviter. La classe dominante veut avant tout désormais que l’on ne puisse plus l’évincer : la noblesse d’autrefois n’avait, il est vrai, pas ce souci. Elle s’y attelle sans répit, à créer ou consolider les structures visant à empêcher son grand remplacement. L’aide sans cesse accordée à ses membres pour sa perpétuation constitue aussi une raison pour laquelle Macron veut à tout prix (se) faire croire qu’il s’est fait tout seul. Rien n’est moins vrai.

Si Macron admet aujourd’hui[1] la thèse racialiste du privilège de l’homme blanc, ça n’est que pour masquer le sien, celui de sa classe, celui des puissants. Car « chacun a sa part de travail, de mérite. » Il obtempère pour mieux se démarquer de l’engeance blanche, celle des branleurs non méritants, ces fainéants-qui-ne-sont-rien, ceux qui n’ont plus de privilèges, et dont il s’est séparé au titre de sa « trajectoire individuelle ». Pas parce qu’il a eu l’argent pour suivre son secondaire dans le privé huppé, repasser plus tard ses concours ratés, les relations pour être introduit auprès de qui il le fallait, ni les cooptations pour accéder aux fonctions qui ont été les siennes. On voit que pour ceux qui auraient au contraire démérité, l’argument de la faute judéo-chrétienne se tapit à proximité…

Même si à votre niveau vous avez bénéficié de la chance d’une rencontre qui vous aurait révélé à vous-même, ou à l’occasion jusqu’à un mentor, ou si vous avez pu bénéficier d’un coup de pouce pour un stage voire d’un peu d’argent supplémentaire qui vous a facilité les études ou la vie, cela n’est rien comparé aux aides dont bénéficient des gens tels ceux de cette caste. Ils figurent pourtant parmi ceux qui ne devraient pas en avoir besoin vu leur position initiale, et d’autres mériteraient cette assistance davantage qu’eux. Mais ils l’obtiennent parce que leurs soutiens savent qu’ils servent déjà ou serviront bientôt la même cause qu’eux, les mêmes intérêts et leurs propres intérêts, ceux-ci finissant par être inextricablement liés. Aussi brillants fussent-ils – et ne nous méprenons pas, nous ne parlons pas de Macron-qui-s’est-fait-tout-seul car celui-ci, laissé à lui-même ou limité à un soutien familial qui se serait lassé, n’aurait pas pu passer trois fois le concours de l’école normale et deux fois celui de l’ENA, ce qui représente plusieurs années à financer pour presque autant d’échecs – ils ne sont pas sélectionnés pour leur valeur, car si parfois ils ont réussi le bon parcours grâce aux seules capacités inculquées, parfois on les y a aussi assistés (les passe-droits existent dans les institutions de formation même les plus réputées) : ils le sont avant tout pour leur conformisme et les promesses de reproduction du système qu’ils incarnent.

Même récemment, Macron n’est pas un cas particulier de projection soudaine dans l’arène présidentielle. Il était juste un peu plus hors sol et inconnu que d’autres. Prenez l’élection de 2007. Ségolène Royal a soudain émergé, nous allions écrire de nulle part, ça n’était quand même pas le cas, mais personne de sérieux ne songeait à elle comme présidentiable. Et comme par enchantement, l’été précédent, elle apparut en une d’un tas de magazines. Elle avait aussi été choisie par une certaine partie de la ploutocratie. Choisie pour perdre contre Nicolas Sarkozy, ce qui fut fait, à la différence de Macron, choisi pour gagner. Sorti de sa boîte un peu tôt par rapport au calendrier prévisionnel certes, mais au diable les détails. Donc l’opération Macron a eu des précédents. Il n’est même pas original. Encore moins unique.

Parmi tous les présidents de la République ayant exercé au XXI°, aucun n’est évidemment parvenu seul au pouvoir. Tous ont eu quelqu’un pour leur mettre le pied à l’étrier, puis des soutiens politiques, administratifs et économiques. Mais le plus aidé a sans conteste été Macron. Que ce soit dans sa carrière professionnelle ou dans son accession politique. De Hermand à Attali. De Arnault à Jouyet. De Niel à Hollande. Et à Sarkozy, contre Fillon. Croit-il sérieusement qu’il a été coopté chez Rotschild & Cie par son propre entregent ? Peut-être, mais il serait bien le seul. À se croire.

Bref, Macron a été placé par d’autres à peu près partout où il est parvenu. D’où son besoin presque logique, voire prophylactique, de proclamer le contraire. D’où sa tendance maladive à la trahison, pour pouvoir s’en convaincre. Et son envie de supprimer l’ENA, l’institution qui l’a propulsé, qui a peaufiné son formatage, représente le paroxysme de cette hystérie : sa déloyauté envers les individus ne lui suffisant pas, il se devrait également d’effacer toute trace de son incubateur. Puisqu’il serait, selon lui, quelqu’un qui s’est fait seul, sans personne ni sans rien. Alors qu’il fait partie constitutive du contingent de ceux qui, chemin faisant, ont le plus bénéficié de chaperons.

Nous qui ne sommes personne n’en avons pas besoin.

Rapportons ici les mots de Jean-Pierre Jouyet qui apparaît plusieurs fois pour faire coopter Macron à diverses périodes de son parcours. Une fois ce dernier nommé ministre de l’économie, Jouyet, alors secrétaire général de l’Élysée, l’appelle et le félicite de façon aussi banale et convenue qu’ampoulée. Il veut en réalité lui imposer un directeur de cabinet, ce que Macron, dont on n’entend pas les propos, refuse manifestement. Jouyet lui dit alors ceci :

« Il faut toujours se souvenir de comment on est là. Tu connais mon côté républicain sur ces choses-là[2]… »

Comment on est là : en étant coopté.

Mon côté républicain : il faut être obéissant, soumis, attendre son tour.

Voilà comment se font les carrières chez ces gens-là.

Au passage, on comprend mieux qu’une fois élu Macron ait exilé l’autre à Londres : il l’avait trop aidé, et avait eu l’outrecuidance de le lui rappeler, allant finalement jusqu’à trahir François Hollande à son profit – traître un jour… Jean-Pierre Jouyet, où comment passer de l’actif au passif.


[1] https://www.lefigaro.fr/politique/complotisme-integration-petain-et-privilege-blanc-les-grands-sujets-de-l-interview-de-macron-a-l-express-20201222

[2] https://www.franceculture.fr/emissions/le-billet-politique/le-billet-politique-du-jeudi-19-novembre-2020

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