Ils ne savent pas ce qu’ils font, ne le leur pardonnons pas

12 avril 2018

Macron ignore ce qu’est le privé. Il connaît l’État, celui du haut, des arcanes. Et la finance. Celle des requins. Les deux milieux s’avèrent du reste assez poreux et leurs occupants interchangeables. Or la finance n’est pas l’économie. C’est principalement ce qui l’étouffe. La finance se préoccupe de ratios capitalistiques et de « création de valeur«  virtuelle pour des actionnaires, pas de l’économie réelle des débouchés commerciaux et de création de richesse concrète – certes bonne ou mauvaise. Il se rêve en ami des start-uppers. En bon élève, il en a peut-être appris le langage, les codes, bien que comme pour le reste il ait manipulé la définition du terme « start-up », qui caractérise des tentatives d’entreprises lancées par des étudiants. Que ses interlocuteurs se laissent berner nous semble à la fois étonnant et révélateur. D’un côté ce sont des spécialistes, ils devraient repérer l’usurpateur, mais n’y ont pas forcément intérêt. D’un autre, ce sont des gens obnubilés par la surface des choses. C’est symptomatique. Préoccupant. Cherchent-ils, pour la plupart, ce qui va améliorer la vie des autres ou l’argent rapide ? Interrogez par exemple l’utilité de l’anodine application Angry bird… Elle représente une perte d’énergie, de temps et d’attention. Bref, un coût social, économique et écologique. Pourtant cet exemple se multiplie au bas mot par milliers. Une grande partie de l’activité numérique est donc néfaste. Prenez les spams et autres pop-up qui vous font perdre un temps de dingue et occupent impunément une part non négligeable de la bande passante que vous payez par vos abonnements et vos impôts. Prenez les e-mails professionnels qui rallongent inutilement les allers-retours sur des sujets qui se règleraient souvent par un simple appel téléphonique.

Mais la nocivité du numérique sans conscience ne s’arrête pas là. Le numérique apparaît aussi comme un mirage.

La destruction créatrice s’apparente aujourd’hui au mythe du ruissellement. Elle s’en différencie parce qu’à une époque, elle a pu exister, alors que pour le ruissellement être capable de suivre un cours de fac de sciences économiques de seconde année suffit à en rire et à comprendre qu’il s’agit d’une escroquerie d’un niveau de tangibilité à peine supérieur de celle consistant à prétendre « libérer les énergies ».

Trêve de digression, que fut donc la destruction créatrice ? Avant, on remplaçait des activités ou des métiers qui disparaissaient ou gagnaient en productivité par d’autres, nouveaux, qui apparaissaient. Aujourd’hui, on transforme sans créer. On sait donc que dans une activité qui évolue, des emplois vont être détruits et qu’on n’en créera pas autant de nouveaux. Par ailleurs, les thuriféraires du tout numérique commettent une erreur significative de leur incompréhension de la société voire de leur propre domaine, à moins qu’il ne s’agisse de dissimulation. Le numérique, en l’occurrence, ne va pas créer beaucoup d’emplois : il est conçu pour se passer des humains. Il créera donc des postes de niche, à qualification très spécifique, qui dureront ce que durera la niche en question. Et éventuellement quelques autres, peu qualifiés mais souvent indispensables, de main-d’œuvre. Les deux pouvant s’exercer de n’importe où. Un informaticien Indien ne sera pas moins bon qu’un Français ou qu’un Américain du nord, mais moins cher. Et ce numérique détruira des emplois dans tous les domaines dans lesquels il va s’appliquer. Même si l’on considère que son intervention améliorera le fonctionnement des domaines en question, ce qui n’est qu’une hypothèse, ses effets se révéleront globalement négatifs et coûteux en ressources naturelles et énergétiques.

Les emplois de masse se trouvent eux pour beaucoup dans les services à la personne, à la dépendance, ou dans l’agriculture. Ils ne sont pas sexy. Ils sont humains. Ils peuvent être gratifiants, mais ils sont difficiles. Et ce sont ceux-là que les tenants de la start-up nation se refusent à créer. En effet d’après eux, ils coûteront, alors que les autres rapporteraient. La réalité est que les premiers rapporteront à la société. Alors que les seconds leur rapporteraient à eux seuls. Et ils préfèrent cela. Pourtant les premiers sont locaux. Durables. Non délocalisables. Distribuant des moyens qui alimenteront l’économie de proximité, donc nationale. Il convient de ce fait de les créer au niveau public et privé non marchand, en les rendant attractifs, y compris financièrement, car ils ont une grande valeur sociale.

La relocalisation industrielle recèle une seconde réserve quantitative et qualitative d’emplois, directe et indirecte : un emploi industriel en génère en effet trois dans les services.

Nonobstant, nul ne deviendra milliardaire en les exerçant. Du reste, appeler à avoir l’ambition de le devenir se révèle en soi irresponsable car cela promet l’éclosion d’une génération spontanée de frustrés. Ce qui est dangereux car on ne sait jamais en quoi se transforme la frustration.

Quant aux applications téléphoniques vis-à-vis des services sociaux, comme les milliardaires à l’inverse des citoyens ordinaires, ils sont en quasi-totalité dispensables.

Ces autoproclamés « progressistes«  confondent en réalité progrès et nouveautés, et se révèlent dès lors incapables de faire le tri parmi ces dernières, entre la plupart qui restent de l’ordre du gadget dilatoire et les quelques-unes qui auront de réelles vertus. À force d’imaginer être en avance, ils sont en retard au niveau du recul indispensable au bon fonctionnement d’une société humaine. Le camp du progrès n’est donc pas celui qu’ils croient.

Accaparer un terme tel « progressiste« , comme le font les emmarchistes, est du reste symptomatique des détournements du langage dans le sens qui arrange la bien-pensance dominante. Outre cette utilisation abusive de ce qui se rattacherait au progrès en général, ses opposants tombant derechef du côté du « regrès« , et pour rester dans ce domaine idéologique, il y a aussi le « libéralisme«  qui est porté aux nues tout en étant également détourné pour laisser place à un opportunisme prédateur. Dans une sorte de parallélisme inverse, le populisme s’est curieusement trouvé voué aux gémonies par les mêmes. Or que dit le populisme, à l’origine ? Il affirme que le peuple prime tout et que le juste rôle des experts dans une démocratie doit se limiter à servir et à informer les citoyens. Ensuite sont apparus les néo-populistes, favorables à l’égalité contre les privilèges, et qui défendaient l’importance de la recherche scientifique et des découvertes dans l’optique de les mettre à la portée du plus grand nombre, et non de laisser quelques-uns se les octroyer pour s’arroger un pouvoir sur les autres[1]. Nous voyons que les objectifs des populistes se révèlent extrêmement nobles mais contreviennent aux détenteurs du pouvoir. D’où, aujourd’hui, le traitement à charge du terme.

Certes, historiquement, ce sont les puissants qui ont défini ce qui était « bon«  ou « mauvais«  selon ce qui les arrangeait ou ce qu’ils privilégiaient : ceux d’en haut se sont eux-mêmes considérés comme « bons« , ainsi que leurs comportements, jugeant par la même occasion leurs actions « bonnes« , par opposition à ce qui était mesquin ou vulgaire, attribué à ceux d’en bas[2]. Les dominants imposent donc leurs normes arbitraires puis les transforment en tradition pour figer leur position. Sans doute y a-t-il une part d’un tel processus, même inconsciente, dans la démarche de la macronerie. Néanmoins et avant tout, ces méthodes de transformation, de prédation du langage, gagnent à être rapprochées de celles des groupes extrémistes réactionnaires tel les anti-avortement aux USA par exemple. Ceux-ci se font appeler « pro-life« , c’est-à-dire « pro-vie« , stigmatisant automatiquement leurs adversaires qui seraient alors en miroir « pro-death« , « pro-mort » : et qui voudrait soutenir ces derniers ? Alors qu’en réalité ces ligues anti-avortement veulent nier les droits de chaque femme. De la même façon que ceux qui ont défilé contre le mariage des couples homosexuels voulaient interdire l’accès de ces derniers aux mêmes droits qu’aux couples hétérosexuels, ce qui objectivement ne leur coûtait rien, tout en appelant leur mouvement « manif pour tous » alors qu’ils défilaient seulement contre : contre l’égalité des droits pour tous.

Il y a donc cette constante chez les réactionnaires à vouloir laisser moins de choix, moins de droits, tout en s’efforçant de donner l’impression inverse, de défendre une cause altruiste. Et ce sont les mêmes types de trolls, « pro-life« , « pour tous« , ou « progressistes«  emmarchistes, qui déboulent sur les réseaux pour vilipender leurs adversaires. Sciemment ou non, l’emmarchisme a ainsi adopté les méthodes funestes des réactionnaires, il faut donc certainement le ranger parmi eux. Pourquoi les en excuserions-nous ?


[1] Le Monde Diplomatique, août 2020.

[2] Nietzsche, Généalogie de la morale.

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